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25/03/2014

LETTRES DE FREDERIC MISTRAL

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A Jean Lombard, fondateur du Parti socialiste
Monsieur,


Je vous dois remerciements (sic) pour l’article très sympathique que vous avez bien voulu me consacrer dans le “Midi Républicain”. J’ai été impressionné par votre profonde intuition du mouvement félibréen et par l’ardeur que vous mettez à le défendre. Vous êtes là, dans le camp républicain, toute une école de jeunes dont j’admire l’attitude indépendante vis à vis des doctrinaires et des centralistes du parti.


En fait de partis, veuillez dire à l’occasion à ceux qui se méfient de nous, que nous sommes comme félibres tout à fait étrangers aux sectes politiques. Rendre sa dignité et sa piété à notre race par le culte et le respect de tout ce qui fait sa gloire, lutter de toutes nos forces contre cette francisation de mauvais aloi qui rend de plus en plus grotesque notre peuple vis à vis des nations qui parlent hardiment leur langue naturelle... Voilà ce que nous voulons.


Merci, Monsieur et de tout coeur.

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(à propos des événements de 1848 et des élections de 1849)


Les hommes modérés, les platoniciens, comme vous et moi sont rares dans tous les pays. Vous avez vu Lamartine et Cavaignac, deux hommes d’abnégation aussi, qui avaient sauvé la France, le peuple et l’ordre, vomis par tous les partis deux mois après les bravos unanimes de ces mêmes partis.
Que voulez-vous attendre d’une société pareille?

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Lettre du 10 mars 1882

A Auguste  Fourès

 

L’article que vous me communiquez - et que je vous renvoie par le même courrier - est un morceau superbe, vibrant et clair comme vos poésies. Je n’y vois à retoucher que deux passages: l’exorde et la conclusion.

Il n’est pas agréable, je vous assure, de voir réapparaître au jour, même à l’état de citation, les vilenies que l’ignorance, la mauvaise foi et la haine du félibrige vomirent contre moi en mars 1879. Laissons dans la boue du ruisseau la pierre de l’insulteur, et n’oublions pas que le “Voltaire”, un an après son attaque, publiait en mon honneur et en l’honneur du félibrige un article enthousiaste. Laissons dormir les morts. Je suis heureux au contraire de la citation de Deyollis (?). Nous avons conversé assez souvent avec le député de Nontron pour qu’il puisse porter un jugement en connaissance de cause.

Enfin, vous m’obligerez en supprimant ceci: “F. Mistral qui, etc… est venu à la démocratie, à la république, à celui qui, etc… il pourra répondre comme Victor Hugo: J’ai grandi”. Pour toute sorte de motifs, cet alinéa me nuirait et nuirait au félibrige. Je ne tiens pas à perdre en un jour les bénéfices conquis par 30 ans d’isolement loin de la politique. Je n’appartiens à aucun parti et je ne demanderai jamais rien à aucun triomphateur d’un côté ou de l’autre. Mais dans tous les partis j’ai travaillé pour faire des adeptes à l’idée que je poursuis et de tous les côtés sont venus des champions de bonne volonté; car il ne s’agit pas ici de faire une majorité électorale, il s’agit de refaire un peuple, et il faut pour ce grand ouvrage l’appui de tous les éléments.

Quant à mon oeuvre poétique, je ne rougis que de celles dont la portée littéraire est insignifiante. Mais je ne regrette pas plus mes élans pour Dono Blanco que pour Le Tambour d’Arcole. On va tromper en voulant juger le poète avec les lunettes et les balances de la politique. Comment procède le poète? Il voit un jour passer, à l’horizon de sa pensée, les bataillons de la république entraînés par Bonaparte ou par le petit tambour: cela l’émeut, cela l’exalte, et il chante le tambour d’Arcole. Il voit un autre jour passer à l’horizon une jeune femme à cheval femme à cheval qui se rue dans la bataille pour défendre une idée qui est sainte pour elle, et la royale héroïne l’inspire au même titre que la fillette des champs courtisée par la jeunesse…

Comment ne voit-on pas l’absurdité qu’il y aurait à regarder la cocarde d’un peintre ou d’un sculpteur avant de juger son oeuvre! Et pourtant beaucoup de gens ne procèdent pas autrement. Est-ce ainsi qu’on prétend relever les arts et les lettres?

Je n’admets pas non plus, en ce qui me concerne, le mot de Hugo “J’ai grandi”; je ne vois pas bien en quoi Jean Pierre mon voisin, qui est républicain, dépasse Jean Laurent, mon autre voisin, qui est monarchiste. Je mets la grandeur autre part que là.

Pour me résumer, puisqu’il faut absolument qu’on évoque la politique à propos d’un homme qui l’a en horreur, je crois que tous les systèmes de gouvernement peuvent produire le bien et le mal. La monarchie peut donner la liberté et la république la servitude. La république peut d’ailleurs être démocratique à Athènes, aristocratique à Rome, oligarchique à Venise, monarchiste à Sparte et en Pologne, théocratique en

Vendée et au Paraguay, etc., etc. Gambetta la voulait opportuniste, nous la voudrions, nous, socialiste; et le royalisme offre les mêmes variétés.

Je remercierai, moi, le gouvernement, quel qu’il soit, qui aidera le félibrige à relever une race de sa subalternité à restaurer la langue et les moeurs du Midi.

Mistral et les Félibres de l’Aube de Jean Fourié (p 39 - 40)

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